mardi 13 septembre 2016

Y vagabonder en ordre dispersé – Fragment #5





                                Le bonheur, sur un banc

Longtemps j’ai cherché à être heureux

Alors je concevais le bonheur à l’état statique, position haute et figée
Paysage immobile
Station d’altitude qu’il faut rejoindre par des sentiers rocailleux, par des lacets bordés de bruyères, des raidillons s’entortillant autour d’une montagne où l’on croise parfois un bouquetin, là une marmotte. Où l’on s’emmêle dans les fils pailletés de rosée des toiles d’araignées
Le bonheur était le sommet de cette montagne, cime ouatée de brume. Je gravissais cette montagne, je pouvais atteindre le bonheur
J’ai voulu le bonheur comme on drague une jolie fille qui se refuse pour l’instant mais qui un jour succombera, comme lui traque l’animal durant des nuits et des nuits, animal qui se fatiguera, cherché le bonheur comme se guette l’étoile filante sous un ciel nuageux
Car il m’attendait, ce bonheur, j’en étais certain. Il se cachait derrière le tronc d’un tremble, il était assis sur le banc d’un jardin public, lisait le journal au coin d’une rue. Je serais passé près de lui, il se serait levé, se serait avancé. Il m’aurait tendu la main et dit Je suis le bonheur, me voici, me voilà
J’ai rencontré le bonheur. Nous avons passé l’après-midi ensemble, nous avons parlé, écouté de la musique et vidé une bouteille de vin blanc. Il est resté pour la soirée et nous avons chanté, nous avons dansé. Vers minuit il est parti. J’ai tenté de le retenir, lui proposant de s’installer chez moi. Ma maison est petite mais je lui aurais fait de la place
Sur le pas de la porte il m’a assuré qu’il reviendrait, il me l’a promis. Il m’a avoué que je n’étais pas son unique ami et qu’il avait lui aussi sa vie. Le premier jour j’ai pleuré. Le deuxième j’ai écrit, piqué par son absence. A cause de son absence. La semaine suivante je me suis souvenu des moments partagés ensemble et j’ai ri, j’ai écrit, encore. Grâce à son absence. Le mois d’après j’ai consenti au manque qui me permettrait de mieux profiter de son retour

C’est une saison plus tard qu’il est revenu, je ne l’envisageais plus
Pour un après-midi suivi d’une soirée



(Illustration par abracadabra15)